RETOUR SUR UNE VOIE MARQUANTE, BABEL À TAGHIA

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Après un mois de Petzl Roc Trip nous avons retrouvé Taghia, son accueil chaleureux et ses parois incroyables. Un petit voyage en forme de pèlerinage pour grimper quelques-unes des voies que nous avons ouvertes avec des amis il y a une dizaine d’année.

L’Axe du Mal d’abord et les Rivières Pourpres. Ces voies sont devenues des méga-classiques, le rocher de toute beauté et l’escalade très ludique, avec des prises bien marquées pour les Rivières (15 long, 6c à 7a+/b), est plutôt gratifiante. L’équipement est placé tel qu’on ne s’y fait jamais peur et malgré quelques pas de blocs dans l’Axe du Mal (14 long, 6c à 7c) ces voies offrent une symphonie de mouvements magnifiques au centre d’un cadre tout aussi exceptionnel.

Parcourir ces voies quelques années après l’aventure de l’ouverture est toujours un grand moment. Ici ou là des détails nous replongent dans l’action passée, mélanges de doutes, de grandes joies et d’efforts toujours conséquents (ouvrir une voie de 500 ou 600 m, ce n’est pas tout à fait comme revenir d’un voyage à Kalymnos !) et c’est amusant de voir comment des détails aussi insignifiants dans l’absolu qu’une fleur ou qu’un petit picot pour le pouce peuvent rester gravés dans la mémoire.

BABEL

Pour Babel l’émotion a été plus importante encore et les souvenirs sont à la hauteur de la face. Inoubliables. Avec Titi Gentet, Nicolas Kalisz et Fred Ripert, nous y avions mis toutes nos tripes – et peut être pas assez de spits – et la voie est devenue mythique pour d’autres raisons que la beauté de sa ligne.

Un rapide historique :

– 2007, début octobre, nous terminons l’ouverture de la voie avec Nicolas Kalisz, Titi Gentet et Fred Ripert. Portés par notre enthousiasme et une équipe solide et soudée, nous sommes enchantés par l’ouverture de ce big wall de 800 m. Souvent nous changeons de leader pour être bien frais aux manoeuvres – placer des crochets pour pouvoir hisser la perceuse n’est pas chose facile dans cette face nord au rocher lisse. Le style est dur à grimper, jamais déroulant, notre choix d’équipement  minimaliste épuisant pour les nerfs, cela sur 18 longueurs… Toutes les longueurs ont été enchaînées en libre mais pas d’une seule traite car nous sommes lessivés à la fin de l’ouverture. Nous sentons bien que c’est une escalade d’une autre dimension que celles qu’on peut trouver sur les parois voisines.

La vidéo version courte de cette aventure réalisée par Fred Ripert http://vimeo.com/81970661

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Le topo après l’ouverture, au gîte chez Saïd.

– Une semaine plus tard Didier Angonin et Yann Ghesquiers enchaînent la voie à la journée, à vue pour Yann et 4 repos pour Didier, un véritable exploit. Pour autant les deux compères ne semblent pas en tirer plus de satisfaction que cela. Ils ont trouvé la voie dure et exigeante mais « trop engagée, expo parfois (la fin de la première longueur, le milieu de la deuxième, et la 15e proposent des chutes potentielles de plus de 15 m) avec trop souvent le risque de se faire une cheville et ils ne se sont, à proprement parlé, fait plaisir.

Un tel retour, venant de Diego, sans aucun doute le plus efficace grimpeur français (et plus) dans ce style va largement démotiver tout grimpeur normalement équilibré qui avait envie de se frotter à Babel. En tant qu’ouvreurs nous nous demandons si nous n’avons pas poussé le bouchon un peu loin. Pour autant, je sais que les voies se facilitent toujours avec le temps et les traces de passages et je me dis juste que celle-ci ne deviendra pas classique tout de suite mais que tôt ou tard, elle le sera. Il existe des grimpeurs motivés par ces défis psychologiques et le niveau montant, le 7c deviendra bientôt facile, exigeant ou pas, engagé ou pas!

– Au printemps 2008 le défi est relevé par un grimpeur plus habitué aux blocs qu’au bigs walls. Arnaud Ceintre va s’engager totalement dans ce projet. Il se prépare physiquement et mentalement pour affronter le challenge – il sait qu’il ne faut pas hésiter à « débrancher son cerveau », dans certaines longueurs. Accompagné de Nicolas Renard, il va grimper toute la voie en tête et il ne sera pas loin de faire le sans faute en libre. Le premier jour, les deux compères grimpent et fixent les 3 premières longueurs. C’est » déjà un peu entamé » qu’ils attaquent le deuxième jour et Arnaud va craquer dans le 7c de L8, puis il fait du point à point dans L10, il est temps de se dépêcher pour atteindre le bivouac de R11. Après une bonne nuit les grimpeurs sortent au sommet, tout en libre pour Arnaud.

– En 2010, Martina Cufar et Nico Potard se frottent à la voie, mais sont stoppés par la deuxième longueur et la grande chute potentielle, « pas facile à dynamiser depuis le relais et avec un crux aux pieds poussiéreux qui n’incite pas à s’engager ». Ils iront plutôt se faire plaisir cette fois-là dans Babybel, une autre voie à la Paroi de la Cascade.

– En 2011, Sean Villanueva et Mike Lecomte grimpent la moitié de la voie. Sean est enchanté mais on connaît son goût pour les escalades plus que pimentées !

– En 2012 un jeune grimpeur de Valence, Arthur Guinet, accompagné de Stéphane Vincent, va enchaîner la voie sans soucis apparent – si ce n’est celui de se perdre sur le plateau du retour et d’être secouru par une famille de nomades Aït Atta ! Très fort falaisiste, il a peu d’expérience en grande voie et il enchaîne à vue et en tête les 20 longueurs de la voie sans trouver l’équipement spécialement expo.

Difficile d’être objectif quant à l’engagement finalement. Les avis dépendent des uns et des autres et surtout des sensations du moment. Il y a des jours où l’on est bien, d’autre pas. Quoi qu’il en soit, Babel serait-elle en passe de devenir classique ?

-En 2013 Hazel Findlay et Emilly Harington projètent de gravir la voie à vue et à la journée. Hazel connait déjà Taghia. Elles se préparent en Espagne en enchaînant des longueurs et une fois sur place, se compliquent la tâche en filmant cette aventure (pour Reel Rock 8 – ce qui demande toujours d’être disponibles pour des plans, ce, dès l’arrivée à l’aéroport! ) et après avoir grimpé les 3 premières longueurs qui n’impressionnent pas vraiment plus que cela Hazel – experte pour garder son calme et donner 100% de ses possibilités quel que soit l’engagement – elles attaquent de nuit par la vire à droite qui permet, moyennant une approche plus longue et une longueur de 3 avec un pas de 5c d’accéder à R4. Là Hazel, peut-être trop audacieuse tente à vue ce 7b+ de nuit, elle le loupe et ne le fait qu’au 3e essai. Bien d’autres cordées auraient reporté leur ascension à une prochaine journée mais les filles continuent ! Elles enchainent jusqu’au 7c et son crux en dalle pas simple du tout à vue. Chutes. Retenter la longueur prendrait trop de temps. Elles décident de continuer, Emily n’est pas loin de cocher le 7c+, Hazel enchaîne en second. L’heure avancée, l’état de leurs avant-bras et les 10 longueurs qui les attendent leur mettent un vrai coup au moral. Pourtant elles continuent de se battre à vue, chacune à leur tour, tentant d’ignorer la distance entre les points. Jusqu’à ce que la nuit les surprennent et que la part épique de la journée qui s’annonçait prennent logiquement le dessus, Hazel se prend dans la figure une partie de l’écaille clef du dernier 7b+ puis après un but dans un 7a (plutôt dangereux pour un grimpeur épuisé et de nuit), elles décident de sortir par des rampes en mauvais rocher sur la droite, Hazel sort ses coinceurs… Après 16 heures elles atteignent le plateau. Elle n’ont pas réussi à proprement parlé et pourtant elles se sont dépassées comme jamais, elles sont fières de leur journée et peuvent vraiment l’être !

Les récits d’Hazel et d’Emily :

http://hazelfindlayclimbing.com/2013/06/12/run-out-in-morocco-two-girls-one-big-wall/

http://www.emilyaharrington.com/blog/2014/1/30/morocco-our-story  http://adventureblog.nationalgeographic.com/2013/06/04/climbing-morocco-a-24-hour-big-wall-adventure-with-emily-harrington-and-hazel-findlay/

http://www.epictv.com/media/podcast/pay-no-attention-to-the-men-behind-the-climbing-curtain-%7C-hazel-findlay-days-ep-2/271986?b=1

 

 

Et en 2014 ? Les passages ont-ils fait de Babel une classique?

C’est vrai, nous avons trouvé la voie un peu plus facile qu’il y a quelques années, les traces de gommes et les quelques tickets de magnésie sont une bonne aide !

Nous avons adoré re-grimper dans la voie, mais évidemment nous ne sommes pas objectifs ! Juste avant nous, Tobias Wolf et un ami ont grimpé 7 longueurs avant de faire tomber un chausson. Ils n’ont pas été suffisamment enthousiasmés pour projeter de refaire un essai.

Le style exigeant, les longueurs qui n’en finissent pas et l’engagement constant vous épuisent comme rarement ! C’est un instant de vérité avec vous-même et votre niveau, il faut bien grimper, vouloir forcer un passage en arquant et en se hissant à la va vite est toujours voué à l’échec ! L’équipement est toujours bien placé pour mousquetonner, les spits bien visibles pour indiquer la suite. Maintenant, c’est vrai que la voie serait encore mieux avec 1 point (voir 2 ou 3) de plus dans les 2 premières longueurs, ce que je ferai peut-être un jour.

Avec Stef, nous avons gravi 13 longueurs et quelques jours plus tard je suis retourné en rappel par le haut avec Kivik François. Nous avons changé un spit dans L14 et ajouté un spit à la vire de R11 pour offrir un bivouac plus agréable. Je suis persuadé qu’avec un bivouac cette voie n’en est que plus belle : un superbe voyage, sur un big wall exceptionnel et tout proche du village.

Après j’ai bien conscience que l’on trouve du rocher plus agréable à grimper et des styles qui déroulent plus à Taghia. Ce n’est pas une voie 4 étoiles, 3 peut-être, mais elle est unique pour son ambiance et son exigence.

 

Ci-dessous le topo réactualisé, les cotations sont toujours assez sévères.

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Le topo mis à jour en 2014

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La courte mais sur-teigeuse 11e longueur, photo Enrico Turnaturi – No Work team 🙂

Et un bivouac qui va être "tout confort" !

Kivik améliore le bivouac qui va être 4 **** !